Comprendre le Digital Services Act : un tournant pour les e-commerces belges

Le Digital Services Act (DSA), officiellement le Règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques, constitue l’une des réformes majeures du cadre juridique applicable aux plateformes en ligne et aux services numériques dans l’Union européenne. Il s’applique directement en Belgique à partir du 17 février 2024 (avec certaines obligations déjà en vigueur pour les très grandes plateformes).

Pour les e-commerces belges, qu’ils opèrent leur propre boutique en ligne ou qu’ils vendent via des places de marché (marketplaces), le DSA entraîne de nouvelles responsabilités, mais aussi des opportunités en termes de confiance, de transparence et de compétitivité sur le marché européen.

Le DSA complète d’autres textes déjà applicables aux commerçants belges, notamment :

  • le Code de droit économique belge, notamment en matière de pratiques du marché et de protection des consommateurs ;
  • la Directive (UE) 2019/2161 dite « Omnibus » transposée en droit belge (modifications du Code de droit économique) ;
  • le RGPD (Règlement (UE) 2016/679) pour tout ce qui concerne les données à caractère personnel.

Cet article analyse de façon concrète l’impact du DSA sur les e-commerces belges : obligations, risques juridiques en cas de non-conformité, mais aussi opportunités commerciales liées à ce nouveau cadre.

À quels e-commerces belges le Digital Services Act s’applique-t-il ?

Le DSA s’applique à une large catégorie de services intermédiaires (article 3 du Règlement 2022/2065), dont notamment :

  • les services d’hébergement de contenu (hébergeurs) ;
  • les plateformes en ligne, c’est-à-dire les services qui stockent et diffusent des informations fournies par des utilisateurs à un grand nombre d’autres utilisateurs, ce qui inclut de nombreuses marketplaces ;
  • les très grandes plateformes en ligne (VLOPs) et très grands moteurs de recherche en ligne (VLOSE) pour lesquels des obligations renforcées existent.

Pour un acteur belge, plusieurs cas de figure se présentent :

  • Vous êtes un e-commerçant belge vendant via une marketplace (Amazon, Bol.com, eBay, etc.) : vous êtes indirectement concerné, car la plateforme vous imposera de nouvelles exigences (collecte d’informations sur votre entreprise, sur vos produits, vérifications, etc.) pour se conformer au DSA.
  • Vous exploitez une marketplace belge ou européenne (plateforme qui met en relation des vendeurs tiers avec des consommateurs) : vous êtes directement soumis aux obligations des plateformes en ligne du DSA.
  • Vous avez simplement un site e-commerce “classique”, où vous vendez vos propres produits sans permettre à des vendeurs tiers de publier des offres : vous pouvez être qualifié de « service d’hébergement » si des avis clients, commentaires ou contenus générés par les utilisateurs sont publiés sur votre site.

Dans tous les cas, le DSA s’applique de manière extraterritoriale : une entreprise établie en Belgique doit respecter le DSA dès lors qu’elle fournit des services dans l’UE, ce qui est le cas de la plupart des e-commerces opérant en ligne.

Obligations générales de transparence et d’information pour les e-commerces

Le DSA impose des obligations de transparence à tous les prestataires de services intermédiaires (articles 11 à 15 du Règlement 2022/2065). Pour un e-commerce belge, cela se traduit notamment par :

  • Informations de base sur le prestataire : l’identité (dénomination sociale, adresse, coordonnées), les moyens de contact électronique et non électronique (article 13), en cohérence avec les obligations déjà prévues par le Code de droit économique (articles VI.2 et suivants).
  • Conditions générales claires : les conditions d’utilisation doivent être rédigées dans un langage clair et compréhensible, et expliquer, entre autres, les restrictions éventuelles relatives aux contenus fournis par les utilisateurs (avis, commentaires, annonces, etc.).
  • Transparence sur la modération de contenu : si vous modérez ou supprimez des avis, commentaires ou annonces, vous devez expliquer dans vos conditions comment et selon quels critères cette modération intervient (article 14).
  • Publication d’informations annuelles sur la modération de contenu pour les plateformes en ligne (article 15), lorsque vous supprimez du contenu, suspendez des comptes ou prenez des mesures similaires.

Ces exigences rejoignent les attentes déjà exprimées par les autorités belges (SPF Économie, Inspection économique, Autorité de Protection des Données) en matière d’information loyale du consommateur et de pratiques commerciales honnêtes.

Obligations spécifiques pour les marketplaces et plateformes accueillant des vendeurs tiers

Les e-commerces belges qui relèvent de la catégorie des plateformes en ligne (article 3, point i) du DSA), en particulier les places de marché où opèrent des vendeurs professionnels tiers, sont soumis à des obligations renforcées. Celles-ci visent à lutter contre la vente de produits illégaux ou dangereux dans l’UE.

L’article 30 du DSA introduit l’obligation dite « Know Your Business Customer » (connaître son client professionnel). Concrètement, une marketplace doit :

  • collecter et vérifier certaines informations clés sur les vendeurs professionnels avant de leur permettre de proposer des produits, par exemple :
    • nom ou dénomination sociale, adresse, coordonnées ;
    • numéro de registre du commerce, numéro de TVA intracommunautaire, le cas échéant ;
    • coordonnées bancaires ;
    • copie de pièces justificatives (extraits KBO/BCE pour la Belgique, etc.).
  • mettre à disposition des consommateurs, de manière claire et accessible, ces informations sur chaque vendeur professionnel (article 30, §2).

En parallèle, les plateformes doivent mettre en place :

  • un mécanisme de signalement permettant aux utilisateurs ou aux autorités de signaler des produits ou contenus illégaux (article 16) ;
  • des procédures internes de traitement des réclamations (article 20) pour permettre aux vendeurs et aux utilisateurs de contester des décisions de modération ;
  • une coopération renforcée avec les autorités (article 10 et suivants), notamment en répondant aux injonctions de retrait de contenu émanant des autorités compétentes belges.

En Belgique, ces obligations DSA s’ajoutent aux règles de sécurité des produits issues du Règlement (UE) 2023/988 sur la sécurité générale des produits et des dispositions du Code de droit économique (Livre IX – Sécurité des produits et des services).

Impact sur la publicité en ligne, le ciblage et la recommandation de produits

Le DSA encadre également la publicité en ligne et les systèmes de recommandation personnalisée, qui sont au cœur des stratégies de nombreux e-commerces belges.

Selon l’article 26 du DSA, les plateformes en ligne doivent :

  • informer clairement l’utilisateur lorsqu’un contenu ou une offre est une publicité ;
  • indiquer la personne physique ou morale pour le compte de laquelle la publicité est affichée ;
  • indiquer les principaux paramètres utilisés pour cibler l’utilisateur (profilage, historique de navigation, données socio-démographiques, etc.).

En outre, le DSA interdit certains types de ciblage publicitaire sensible (article 26, §3), en particulier le ciblage fondé sur des données sensibles d’utilisateurs ou visant spécifiquement des mineurs, ce qui complète et renforce les exigences du RGPD.

Pour les systèmes de recommandation de produits (par exemple, « produits similaires », « les clients ayant acheté cet article ont également acheté… »), l’article 27 impose :

  • une information transparente sur les paramètres principaux de recommandation (historique d’achats, comportement de navigation, popularité, etc.) ;
  • la possibilité pour l’utilisateur de modifier ces paramètres, notamment pour réduire la personnalisation basée sur le profilage lorsque cela est possible.

Les e-commerces belges doivent donc veiller à aligner leurs pratiques de tracking, retargeting et personnalisation sur ces nouvelles règles, en coordination avec leurs obligations en matière de cookies (Directive ePrivacy, transposée en Belgique par la loi du 13 juin 2005 relative aux communications électroniques) et de protection des données personnelles.

Risques et sanctions pour les e-commerces belges en cas de non-respect du DSA

Le DSA prévoit un régime de sanctions particulièrement dissuasif. Selon l’article 52, les autorités nationales compétentes peuvent infliger :

  • des amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d’affaires annuel mondial de l’entreprise pour les violations des obligations du DSA ;
  • des astreintes pouvant aller jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires journalier moyen pour contraindre à la mise en conformité.

En Belgique, la mise en œuvre et le contrôle du DSA impliquent principalement :

  • le SPF Économie, en particulier pour les aspects liés à la protection des consommateurs et à la sécurité des produits ;
  • l’Autorité belge de protection des données, pour les interactions entre DSA et RGPD en matière de publicité ciblée et profilage ;
  • les autorités judiciaires, qui peuvent être saisies en cas de litige ou de violation grave des obligations.

Au-delà des sanctions administratives, un e-commerce belge expose également sa réputation et sa relation de confiance avec ses clients. Une plateforme qui ne réagit pas de manière efficace face à des produits contrefaits, dangereux ou à des pratiques trompeuses risque non seulement des amendes, mais aussi des pertes de ventes significatives et une couverture médiatique négative.

Opportunités pour les e-commerces belges : confiance, différenciation et accès au marché européen

Si le DSA est souvent perçu à travers le prisme des contraintes, il ouvre aussi des opportunités stratégiques pour les entreprises belges du commerce en ligne.

  • Renforcement de la confiance des consommateurs : des informations plus claires sur les vendeurs, l’origine des produits, les systèmes de recommandation et la modération des avis améliorent la perception de fiabilité d’un site ou d’une marketplace.
  • Harmonisation européenne : un règlement directement applicable, commun à l’ensemble de l’UE, réduit la complexité juridique pour les e-commerces belges qui vendent dans plusieurs États membres. Un seul cadre de référence, au lieu de 27 régimes nationaux fragmentés.
  • Avantage concurrentiel pour les acteurs conformes : les marketplaces et boutiques en ligne qui investissent tôt dans la conformité au DSA peuvent utiliser cette exigence comme un argument marketing (« plateforme conforme au DSA », « environnement de vente sécurisé et transparent »).
  • Lutte contre la concurrence déloyale : en obligeant toutes les plateformes à mieux vérifier leurs vendeurs et à retirer plus rapidement les produits illégaux ou contrefaits, le DSA réduit la pression des concurrents qui prospéraient grâce au non-respect des règles.

Les e-commerces belges spécialisés dans des produits de qualité, certifiés et traçables (alimentaire, cosmétique, équipements de sécurité, produits pour enfants, etc.) peuvent tirer parti de cette tendance en mettant en avant la conformité de leurs produits et de leur chaîne d’approvisionnement.

Étapes pratiques pour se mettre en conformité avec le Digital Services Act

Pour un e-commerce belge, la mise en conformité avec le DSA passe par une approche structurée, en coordination avec les équipes juridiques, marketing, IT et service client.

  • Cartographier vos services numériques :
    • Votre site est-il purement marchand ou comporte-t-il des commentaires, forums, évaluations clients ?
    • Hébergez-vous des vendeurs tiers (marketplace) ou uniquement vos propres produits ?
    • Utilisez-vous des algorithmes de recommandation ou de personnalisation des offres ?
  • Mettre à jour les conditions générales et les politiques internes :
    • clarifier les règles de modération des contenus générés par les utilisateurs (avis, photos, questions-réponses) ;
    • documenter la procédure de retrait de contenus et les recours possibles ;
    • intégrer des informations sur le fonctionnement des systèmes de recommandation.
  • Renforcer la vérification des vendeurs tiers (le cas échéant) :
    • collecter systématiquement les données d’identification prescrites par l’article 30 du DSA ;
    • mettre en place des contrôles minimaux (cross-check dans la Banque-Carrefour des Entreprises / KBO-BCE, vérification TVA, etc.) ;
    • documenter ces contrôles pour pouvoir prouver, en cas de litige, que des diligences raisonnables ont été effectuées.
  • Organiser un mécanisme de signalement :
    • créer un canal accessible permettant de signaler un contenu ou un produit potentiellement illégal ;
    • définir un workflow interne pour traiter ces signalements (délai de réaction, enquête, retrait éventuel, information de l’utilisateur).
  • Aligner les pratiques de publicité et de tracking :
    • vérifier la conformité des campagnes de publicité ciblée au regard du DSA et du RGPD ;
    • adapter les bandeaux cookies, politiques de confidentialité et paramétrages des outils d’analyse et de retargeting.

L’appui de conseils juridiques spécialisés en droit du numérique et du commerce électronique, ainsi que la consultation des ressources officielles (Commission européenne, SPF Économie, autorités de protection des données) constituent un investissement pertinent pour sécuriser cette transition.

Références juridiques et ressources utiles pour les e-commerces belges

Pour approfondir et vérifier les éléments présentés, les principales sources officielles sont les suivantes :

  • Digital Services Act : Règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques (JOUE L 277 du 27.10.2022).
  • RGPD : Règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel.
  • Code de droit économique belge : notamment les Livres VI (Pratiques du marché et protection du consommateur) et IX (Sécurité des produits et des services).
  • Règlement (UE) 2023/988 du Parlement européen et du Conseil du 10 mai 2023 relatif à la sécurité générale des produits.
  • SPF Économie – Informations sur le commerce électronique, la protection du consommateur et les obligations des entreprises : https://economie.fgov.be
  • Commission européenne – Espace “Services numériques” (DSA, fiches pratiques, FAQ) : https://digital-strategy.ec.europa.eu

En intégrant ces exigences dès maintenant, les e-commerces belges peuvent non seulement réduire leurs risques juridiques, mais aussi renforcer la fiabilité de leurs services et leur attractivité sur le marché européen du commerce en ligne.

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